Robert LANDSBERGER
Ufal 95
Le socle de la laïcité est la loi de 1905, loi de séparation des églises et de l’Etat.
Le vote de cette loi fut une énorme victoire pour les tenants de la liberté de conscience et de la stricte séparation entre la sphère publique et la sphère privée. Mais d’autres victoires l’ont précédée, et l’ont suivie : celle de la laïcisation. Qu’entend-t on par laïcisation ? C’est la mise en pratique des principes de laïcité à l’intérieur d’un Etat. C’est en vertu de ses principes qu’une longue lutte pour la laïcisation de l’école s’est engagée et ce dès la fin du 19ème siècle. L’intensité et la durée de ce combat, jointes à de multiples étapes et rebondissements (le dernier en date étant la loi Carle) ont sans doute masqué les formidables progrès passés, présents et à venir de la laïcisation.
Revenons d’abord sur le terme de laïcisation. Certains lui préfèrent le terme sécularisation : pourtant c’est exactement la même chose, c’est-à-dire un processus qui voit des activités ou des dimensions de la vie humaine, comme l’Art, la Morale, l’Ethique ou la Politique se couper de toute référence au sacré ou à la transcendance. Nous lui préférons le terme laïcisation : certains le réprouvent, car il serait la traduction d’une marche forcée de la laïcité.
Rien n’est plus faux ! Autant christianisation ou islamisation font référence à la diffusion et la pénétration d’un dogme religieux sur un territoire donné, autant la laïcisation est la mise en œuvre du cadre juridique qui sépare strictement la sphère publique de la sphère privée et qui instaure la liberté absolue de conscience. On mesure mieux l’importance de cette laïcisation lorsque l’on écoute les propos de ceux qui la combattent « la laïcisation accélérée des sociétés occidentales risque de détruire la liberté religieuse en se proposant comme une vraie dictature » s’est inquiété le pape au Vatican, lors d’une journée de réflexion avec les cardinaux du monde entier.
L’Eglise a en effet modifié son angle d’attaque : elle ne combat plus la laïcité. Elle redoute plus que tout, une modification de l’article 2 de la loi de 1905 qui ouvrirait la voix à des financements publics de la religion musulmane et de ses lieux de culte. D’ailleurs le 15 Juin 2005 la conférence des évêques de France déclarait : « nous ne pensons pas qu’il faille changer la loi de 1905 ».
Ce n’est plus la laïcité que combat l’Eglise mais la laïcisation : elle a enfin compris que le divorce, la contraception, la liberté sexuelle, les droits de la femme, l’avortement, le Pacs, ont plus fait pour vider les églises que la loi de 1905 ou la laïcisation de l’école, d’autant que pour cette dernière, l’Eglise a obtenu moult accommodements (loi Debré, loi Carle etc.…) qui ont sensiblement dénaturé le projet initial de Jules Ferry. Quant à l’islam, dans le Coran, rien ne vient explicitement autoriser ou condamner contraception et avortement. Et le divorce est tout à fait autorisé. Ce sont plutôt les droits de la femme et la liberté sexuelle qui gênent l’islam et donc les formes neuves de laïcisation. Avec le foulard et la Burqa, les fondamentalistes musulmans ont certes voulu tester la laïcité, mais ils ont surtout voulu marquer leur différence et leur rejet de la place moderne de la femme dans une société laïcisée.
Moderne ? Oui, car jamais en si peu de temps, les sociétés occidentales se sont autant laïcisées. A peine 40 ans séparent la loi Neuwirth sur la contraception, de celle sur le pacs.
C’est fulgurant ! Certes auparavant, nos glorieux prédécesseurs avaient déjà bien travaillé : le 20 Septembre 1792, l’état civil est enlevé au clergé pour être confié aux mairies, le divorce est autorisé, la laïcisation s’étend au mariage, au calendrier, 1880-82 laïcisation de l’école, en 1901 loi sur les associations, en 1904 interdiction aux congrégations religieuses d’enseigner, enfin loi de séparation en 1905. Les deux guerres mondiales interrompent le mouvement. Puis il reprend irrésistiblement, presque partout en Occident. En France les femmes obtiennent enfin le droit de vote en 1944, 30 ans après la Norvège, 15 ans après la Grande –Bretagne, mais 50 ans avant le Koweït.
En 1967, est voté la loi Neuwirth sur la contraception, abrogeant celle de 1920 l’interdisant.
Dès 1974 la pilule est remboursée par la Sécurité Sociale. Aujourd’hui elle est prise par 60% des femmes de 20 à 44 ans, le stérilet par 23 % d’entre elles, au grand dam de l’Eglise qui condamne dans l’encyclique Humanae vitae de Juillet 1968 toute forme de contraception sans exception.
Dès lors le mouvement de laïcisation sociétale ne s’arrêtera plus.
Après de longs débats et des échanges très vifs, le projet de loi sur l’interruption volontaire de grossesse est adopté le 20 Décembre 1974 par l’Assemblée nationale .Il s’est trouvé quand même 192 députés pour s’opposer au projet, suivant ainsi l’hostilité à l’avortement de toutes les religions, catholique, musulmane, juive, bouddhiste et protestante. Par cet acte majeur, la
République marquait clairement son autonomie, sa sphère et son territoire. Mieux encore, en 1993 elle instituait un délit d’entrave à l’IVG, puis en 2000, elle allongeait le délai légal pour avorter de 10 à 12 semaines. 54 ans après, elle revenait enfin sur la loi de 1920 qui assimilait l’avortement à un crime passible de la Cour d’assises.
En Juillet 1975 est promulguée la nouvelle législation s’agissant du divorce : désormais on peut divorcer par simple consentement mutuel. En 1792, une loi avait déjà autorisé le divorce par consentement mutuel, mais seulement à l’issue de deux ans de vie commune. En 1804, la possibilité de divorcer est de nouveau restreinte, puis carrément supprimée en 1816, par la très catholique et réactionnaire Restauration qui considère le divorce, je cite : « comme un poison révolutionnaire ». En 1884 la loi Naquet ré autorise le divorce, pour fautes, et en 1893, une autre loi donne à la femme divorcée pleine capacité. Nouveau recul : le régime fasciste de Vichy empêche les couples mariés de divorcer avant 3 ans de mariage. La loi de 1975 consacre la laïcisation totale du divorce : en effet le législateur n’ignorait pas que l’Eglise catholique, arc-bouté sur son dogme, refuserait tout remariage religieux des divorcés. Il n’ignorait pas non plus qu’il ouvrait la voie à une explosion du nombre des divorces qui s’élève aujourd’hui à 30% des mariages. On est encore loin des chiffres scandinaves, voire allemands de l’ordre de 50 %
Puis vint le PACS : voté en 1999, il établit un cadre contractuel entre 2 personnes majeures quel que soit leur sexe, afin d’organiser leur vie commune. Ce texte visait à combler le vide juridique entourant les couples non mariés y compris homosexuels.175000 Pacs ont été conclus en France en 2009 pour 275000 mariages classiques .Pour la même date les unions entre personnes du même sexe s’élevaient à 8700.
Le vote du PACS ne fut soutenu à droite que par un député. On était pourtant loin des mariages homosexuels autorisés en Espagne, aux Pays Bas, en Suède, au Portugal, en Belgique, etc.…On est encore très loin de l’adoption d’enfants par des couples homosexuels autorisée en Allemagne, au Danemark, en Angleterre, en Norvège etc. On mesure mieux encore les réticences françaises sur ce sujet lorsqu’on sait que de rares mairies autorisent la célébration d’un Pacs dans leurs locaux, Paris, Dijon, Nantes, Nice, Strasbourg, Rouen, en faisant partie. La photo du mariage d’un couple homosexuel devant le fronton municipal ne doit pas plaire aux électeurs.
Le panorama du mouvement de laïcisation serait incomplet si nous omettions la loi Leonetti de 2005 sur la fin de vie, qui autorise le médecin à interrompre le traitement en cas, je cite « d’obstination déraisonnable » et à respecter la volonté du patient, qui atteint, d’une affection grave et incurable décide de limiter ou d’arrêter le même traitement. Il serait également incomplet si nous omettions les lois sur la bioéthique de 1994 et 2004, cette dernière autorisant les recherches sur l’embryon humain pour une période limitée de 5 ans, si elles sont susceptibles de permettre des progrès thérapeutiques majeurs.
Le mouvement de laïcisation français s’est inscrit dans un vaste élan européen qui a concerné presque tous les pays. Si, partout la pilule s’est imposée comme méthode de contraception efficace, l’Irlande et la Pologne résistent encore à la légalisation de l’avortement hors viol ou danger de mort du fœtus, 2 pays ou les fortes pressions de l’Eglise catholique ont jusqu’à maintenant abouti. Résultat : les irlandaises vont avorter sur des bateaux au large ou dans l’île voisine : l’Angleterre. Il y a fort à parier que ces 2 pays n’échapperont pas au mouvement général, à l’instar du Portugal qui vota oui à 60 %, au référendum de 2006 légalisant l’IVG.
Comme la laïcité, la laïcisation n’est en aucune manière antireligieuse. Elle est la traduction pratique de la laïcité et de la stricte séparation de la sphère publique et de la sphère privée. La sphère publique dispose de son territoire comme elle l’entend. Elle s’est émancipée de l’influence religieuse qui doit se cantonner à la sphère privée. Elle respecte tous ceux qui croient aux dogmes religieux : libres à eux de ne pas avorter, de ne pas utiliser de moyen contraceptif, de ne pas divorcer, d’être contre l’homosexualité etc. En revanche quelles que soient leurs croyances, ils ne peuvent s’opposer à la loi, en entravant l’Ivg, en refusant de le pratiquer ou en tenant des propos homophobes.
Si la laïcisation n’est pas antireligieuse, elle est en revanche un danger pour tous les communautaristes, surtout ceux qui s’appuient sur une stricte observance du dogme religieux ou des coutumes tribales. Car il leur est difficile d’expliquer pourquoi leurs fidèles doivent s’y tenir lorsqu’il est si facile de divorcer, d’avorter, de se pacser ou de prendre une pilule contraceptive remboursée par la sécurité sociale. La laïcisation est donc un puissant facteur d’intégration. Version pratique de la laïcité, elle est beaucoup plus accessible et ne nécessite pas comme elle une explication détaillée. Et surtout elle est facile à pratiquer : à l’hôpital, au tribunal, à la pharmacie, à la mairie et bien sur à l’école, même si on est encore loin d’un grand service public laïque et unifié. Enfin alors qu’à ces débuts, elle fut remise en cause, avec des retours en arrière, en particulier sur le divorce, rien ne vient plus briser son élan, pris depuis la fin des années 60. Aucun pays n’est revenu en arrière depuis 50 ans, s’agissant de sa législation de laïcisation.
Alors plus de laïcité si plus de laïcisation oui, bien sur et c’est bien pourquoi je viendrai comme chaque année à la Gay Pride réclamer la légalisation des mariages homosexuels, comme l’a fait le Parlement européen dans ses résolutions de 1994, 2001, 2002 et 2003.
12/06/2011
