Cet hiver, en plein mouvement social, Sarkozy annonce lors d’un sommet social une réflexion sur le partage de la valeur ajoutée et du profit et charge Jean-Philippe Cotis de pondre un rapport sur le sujet.
Jean-Philippe Cotis, directeur général de l’Insee (il a succédé à Jean-Michel Charpin, limogé en octobre 2007 parce qu’il n’avait pas compris que les statistiques ne devaient être qu’un outil au service de la propagande gouvernementale), a rendu sa copie le 13 mai et sans attendre, Sarkozy demande aux syndicats et au patronat de faire des propositions, si possible ensemble, avec comme base de travail ledit rapport et comme date butoir le 15 juillet.
Nous arrivons fin juillet, les propositions des partenaires sociaux ont été remises, séparément, et le moins que l’on puisse dire c’est que le sujet, pourtant d’une grande importance, ne domine pas vraiment l’actualité.
Derrière l’apparence de vouloir engager un vaste débat entre les partenaires sociaux, la manœuvre est claire et le rapport Cotis répond parfaitement à la commande : combattre la revendication montante de regagner les 10 points perdus de la part des salaires dans la valeur ajoutée.
Notons en passant que l’idée des 3 tiers avancée très maladroitement par Sarkozy le 5 février (un tiers des profits au salaire, un tiers à l’investissement et un tiers aux actionnaires) n’a plus jamais refait surface.
Que nous dit le rapport Cotis ?
- D’abord et avant tout, que la part des salaires dans la valeur ajoutée est stable depuis les années 50 et que l’augmentation observée dans les années 70 pour atteindre un maximum en 1982 avant de s’effondrer (est l’anomalie et serait donc disqualifiée pour servir de base aux revendications des salariés. Le fait que la part des salaires soit tombée à un niveau inférieur à celui d’avant la hausse est insignifiante et ne serait être interprétée, tant les évolutions socio-économiques ont été importantes.
- Que ce qui pose problème, c’est la stagnation des salaires des classes moyennes, et le sentiment de perte de pouvoir d’achat qui en découle au regard de la forte augmentation des hauts salaires. La cible est donc identifiée : les classes moyennes, c’est à dire dans l’inconscient de tout politique l’électorat qui est capable de faire basculé les majorités.
- Mais le rapport ne peut pas complètement masquer la réalité : la baisse de la part des salaires depuis 25 ans s’est faite au profit d’une explosion de la part des dividendes et donc de la stagnation voire de la baisse des efforts de recherche et des investissements.
Si la dénonciation de la hausse des inégalités peut qu’être consensuelle, son instrumentalisation pour tuer la revendication d’augmentation de la part des salaires dans la valeur ajoutée doit être dénoncée. Est-ce ce que fait la gauche aujourd’hui ?
Les partis sont curieusement silencieux. Probablement nous diront-ils pour laisser le champ aux syndicats et ne pas créer d’interférences dans les négociations qui auront lieu à la rentrée. Pourtant sur un tel sujet, les organisations politiques ont le devoir de prendre position car il s’agit bien de savoir qu’elle société ils promeuvent.
Derrière un silence de façade, les boîtes à idées s’activent. C’est le cas de la fondation Terra Nova, crée en février 2008 et autoproclamée « think thank » politique pour la gauche progressiste en France. Elle est présidée par Olivier Ferrand, haut fonctionnaire, lamentable candidat investi par le Parti Socialiste dans les Pyrénées Orientales pour les législatives de 2007 (arrivé 3è du premier tour, derrière un divers gauche, après une campagne où il proposa une usine marémotrice en méditerranée, et déclaré inéligible pour un an par le Conseil Constitutionnel 10 mois après), parrain de La Manu (agence qui « fabrique le lien étudiants entreprises ») et ancien « young leader » de la French-American Fondation (organisation de promotion de l’atlantisme auprès des « élites » qui bénéficie des largesses de riches donateurs).
Dans une tribune parue dans Le Monde, Olivier Ferrand et ses acolytes reprennent les conclusions du rapport Cotis et affirment que « Contrairement à une idée reçue, les parts de la rémunération du travail et du capital présentent une grande stabilité en France depuis plus de cinquante ans, et dans les comparaisons internationales au sein de l’OCDE. Il y a certes eu une forte déformation de la valeur ajoutée au profit du travail autour de 1980, mais il s’agit d’une exception due à des conditions historiques particulières (hyperinflation), qui ne saurait constituer une référence. L’objectif politique n’est donc pas de modifier artificiellement la répartition de la valeur ajoutée au profit du travail ». S’en suit un exercice de style et des propositions d’atténuation de l’injustice néolibérale, bref, de moralisation pour employer le terme à la mode. Les salariés peuvent partir en vacances tranquilles les cerveaux socialistes veillent sur leur intérêts…
On voit donc qu’une fois de plus, une partie de la gauche affirme sa volonté d’accompagner l’ultra-libéralisme et ne se différencie de la droite qu’en acceptant un peu moins d’injustices et d’inégalités. Mais on aimerait bien aussi entendre la gauche de gauche sur le sujet !
Quel travail d’éducation populaire dans le mouvement social pouvons nous entreprendre au regard de ce qui précède ?
- déconstruire comme toujours le discours dominant, d’autant plus que Sarkozy est passé maître dans l’art de faire tout le contraire de ce qu’il présente, souvent de manière habile et séduisante, pour in fine revenir à son principal objectif : défendre toujours et coûte que coûte la caste des riches, ses amis ;
- affirmer la légitimité de la revendication de retour de la part des salaires dans la valeur ajoutée au niveau de 1982 ;
- faire campagne sur le scandale de l’explosion des hauts salaires et de la part des dividendes ;
- montrer que les clivages qui se font jour à gauche sont réels et profond, et que la société de demain en dépend.
Ce travail nous allons le mener et la prochaine Université Populaire et Laïque de l’UFAL du 27 au 30 août à Limoges permettra de lier la problématique du partage de la valeur ajoutée avec celles portant sur la fiscalité et sur les indicateurs de richesse.
